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samedi 7 janvier 2017

Art, Yasmina Reza

  " Mon ami Serge a acheté un tableau [...] un tableau blanc avec des liserés blancs. "
Médecin dermatologue, Serge aime l'art moderne et Sénèque, qu'il trouve " modernissime ". Ingénieur dans l'aéronautique, Marc a des goûts plus traditionnels et ne comprend pas que son ami Serge ait pu acheter " cette merde deux cent mille francs ". Quant à Yvan, représentant dans une papeterie, il aimerait ne contrarier aucun de ses deux précieux amis. Mais les disputes esthétiques autour du " tableau blanc " dégénèrent dans un crescendo hilarant et féroce, qui ne laissera personne indemne...
 
 
 
Ecrit par Yasmina Reza
Aux éditions Magnard
122 pages
1994
 
 
 
 
"Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l'Art d'aujourd hui... La loi du nouveau. La loi de la surprise... La surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge... (...) J'ai aussi été pour toi de l'ordre de la surprise. (...) Une surprise qui a duré un certain temps, je dois dire."
 
 
  Cela faisait un moment déjà que je voulais lire Art. J'en avais entendu parler l'année dernière, en préparant mon bac (cette mention devient récurrente dans mes chroniques...) et l'avais gravé dans un coin de ma tête.
 
  Petit intermède entre autres romans, nouvelles et essais, j'ai ouvert Art en croyant, un peu naïvement sans doute, me plonger dans un éloge ou une critique de l'art contemporain. J'écris "naïvement" parce que j'y ai trouvé bien plus que ce que je m'attendais à y découvrir de prime abord.
 
  Certes, Yasmina Reza écrit sur l'Art, mais elle offre avant tout une pièce aux accents tragi-comiques sur le rôle de la perception, de la sensibilité de chacun devant l'art, de la culture, du relativisme culturel et de la subjectivité dans les relations humaines. Au-delà du côté farcesque de la pièce, des comiques pluriels de situation, de discours, la dramaturge, met en lumière le fait que nos goûts et ce que l'on considère comme "beau" dépendent d'abord de notre environnement. Elle va même plus loin : pour mieux s'assimiler à un certain groupe social, un groupe de référence, nous serions capables d'orienter notre goût, pour qu'il soit celui du groupe en question.
 
  C'est en tout cas le reproche que Marc fait à son ami Serge lorsque celui-ci lui présente "l'Antrios". La référence au Carré blanc sur fond blanc, peint par Kasimir Malevitch, (quand même un peu cliché de l'opinion publique en ce qui concerne l'art contemporain, il faut bien le dire), est ici assez nette : "l'Antrios" est une simple toile sur laquelle le peintre renommé, Antrios, a tracé de "fins lisérés blancs". Blancs ? Non, vous dira Serge : il y a toute une sensibilité derrière ces nuances infimes qui tirent vers le gris, l'ocre, le bleu.
 
  Là est le nœud de la pièce. Cette divergence d'opinion et l'air supérieur que chacun des deux hommes adopte en émettant son avis sur la toile remettent en question leur amitié. Car comment apprécier Marc, si critique, si réfractaire à une vision du "beau" qui diffère de la sienne ? Comment tenir encore dans son estime Serge, qui se laisse berner par cette culture de l'aristocratie, à laquelle il ne comprend rien, et qu'il aime seulement pour la haute opinion de lui-même qu'elle lui permet d'avoir et de renvoyer ? L'art ne serait-il finalement qu'une apparence ? Nos goûts ne seraient-il alors qu'hypocrites ? La culture elle-même est remise en question : le goût personnel et l'émotion face à l'art existent-ils, ou ne nous intéressons-nous pas à l'art, n'avons-nous sur un avis que pour nous conformer à un groupe ? Et si nos goûts sont bien les nôtres, propres, pouvons-nous aimer celui qui ne les partage pas ?
 
  Il y a tout un questionnement derrière ces quelques dizaines de pages, un questionnement presque moral, sociologique, qu'on pourrait même qualifier de bourdieusien, qui m'a beaucoup plu.
 
  Yasmina Reza engage avec Art son lecteur/spectateur à une remise en question de sa propre position devant l'art et la culture, sur ses a priori et son ethnocentrisme culturel.
 
  Une pièce à lire à défaut de la voir, et une réflexion à mûrir.

4 commentaires:

  1. MErci de me remettre cette pièce en mémoire !
    Elle aborde des thèmes qui me sont chers : l'art, la société, le rapport à l'autre et surtout la sincérité.
    Je ne sais pas si tu as lu Les Faux Monnayeurs, mais je pense que tu y trouverais de la matière à penser ! Ce roman m'a beaucoup touchée !
    Une belle chronique efficace et concise qui convainc tout de suite. Très belle année 2017 à toi petite Goutte :)

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    1. Je note, je note, car je n'ai pas lu :) Merci du conseil
      A toi également, Eden ! :)

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  2. je l'avais vue il y a deux trois ans et j'avais beaucoup aimé aussi :) (si tu veux, elle est disponible en entier sur youtube ;) )

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    1. Je n'avais même pas pensé à regarder ! Je la visionne dès que possible, merci du filon ;)

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Bonjour!
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