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mardi 1 novembre 2016

Le Loup des steppes, Hermann Hesse


Résumé Livraddict
 
Harry Haller, c'est cet homme hors du monde, isolé, inadapté à la vie de ses semblables, qui se décrit comme un "loup des steppes". Mais c'est un loup à visage humain, à la fois le fauve libre à l'instinct sauvage et carnassier et cet homme sensible, doué d'une grande intelligence et de raffinement. Chez Harry cohabitent deux forces inconciliables et antagonistes, deux penchants radicalement différents qui sans cesse s'opposent et le taraudent. Ses inclinations les plus intimes le rabaissent à la nature tandis que ses plus ferventes aspirations l'élèvent vers l'esprit. Harry en conçoit une infinie souffrance et, avec cette incapacité à demeurer en paix, le suicide apparaît bientôt comme une échappée salutaire. Si "le Loup des steppes menait la vie d'un suicidé", le courage lui manque pour mettre son projet à exécution. C'est alors qu'il rencontre Hermine, son double, qui le conduira sur le chemin de l'harmonie, vers sa pleine condition d'homme.

Ecrit par Hermann Hesse
Traduit de l'Allemand par Alexandra Cade
Aux éditions Le Livre de Poche
311 pages
1927, interdit sous le régime nazi puis réédité

  Cela faisait un moment que je voulais lire ce livre. Quelqu'un l'avait évoqué en cours de Français l'année dernière, j'étais passée devant plusieurs fois à la bibliothèque sans jamais vraiment me décider à me lancer dedans. Bizarrement, mes coups de cœur commencent souvent de cette façon.
 
  C'est donc avec quelques attentes et une certaine curiosité que j'ai entamé la lecture du Loup des steppes, une des œuvres majeures de l'un des auteurs allemands les plus célèbres et les plus lus, qui s'avère d'ailleurs avoir été récompensé pour son œuvre par le Prix Nobel de Littérature de 1946.
 
  En réalité, j'ai d'abord été intriguée. Etonnée par l'audacieuse construction narrative du livre. Je m'y attarde juste un instant, parce que cet emboîtement est un des aspects qui a, en premier, accroché mon attention et rythme le récit de manière aussi surprenante qu'efficace. En effet, après une prétendue "Préface" d'une quarantaine de pages, durant laquelle le voisin du personnage principal dresse un portrait extérieur assez exhaustif de ce dernier, nous sont livrés "Les Carnets de Harry Haller", ou en tout cas leur début, puisqu'ils sont entrecoupés au bout d'une vingtaine de pages par le fameux "Traité sur le Loup des steppes", après lequel les Carnets reprennent jusqu'à la fin du récit, sous la narration de Harry Haller lui-même. Ni chapitres, ni parties, simplement la pensée filée du loup des steppes. Une, et infinie.
 
  Après réflexion, je me suis dit "Etrange...". Etrange pour un livre qui évoque aussi bien, aussi intensément le morcellement spirituel d'un personnage, sa quête d'identité, dont la rencontre onirique de Harry avec Goethe lui donnera les pistes pour comprendre la diversité, l'infinité d'identités et d'âmes que chaque humain renferme et se cache à lui-même. Etrange, et pourtant cohérent avec cette introspection continue de Harry, sa volonté continuelle, obsessionnelle de comprendre pourquoi sa personnalité aussi ambivalente ne lui a pas permis de goûter au plaisir, au désir charnel, au bonheur de la vie.
 
  Ce roman est autant un guide de vie, un guide d'amour qu'un guide d'humour, un manuel pour comprendre et surmonter une crise intérieure, un traité philosophique, un cours sur l'humanité, et se décline ainsi sur une palette de tons et de registres encore assez inédite pour la petite lectrice que je suis.
 
  Le récit est centré sur Harry, son interprétation de la vie, de cette vacuité intense qu'il ressent sans cesse et à laquelle il tente de donner un sens. Ame d'artiste rattrapée juste avant un geste qui lui aurait été fatal par Hermine, bien plus jeune que lui, qui cache sous ses airs enfantins, rangés, un brin superficiels peut-être, une vie intérieure complexe, une noirceur qui va de pair avec l'humour noir conduit par Hermann Hesse tout au long du livre, en filigrane derrière les mots durs, les réflexions existentielles.
 
  Détrompez-moi si j'ai tort, mais j'ai trouvé ce récit d'une étonnante pertinence. Pertinence dans ses oppositions, dans ses antagonismes. Dans le fait qu'il puisse être aussi universel et individuel à la fois. Dans le fait qu'il puisse si bien théoriser l'homme, son aveuglement quant à la complexité de son âme, tout en décryptant tropisme par tropisme celle d'un homme qui a déjà compris qu'il n'était pas qu'une entité charnelle, mais une âme double, qui se partage ses émotions entre l'instinct animal et sauvage du loup, et celui, déterminé, rangé, orienté de l'homme. Comme le fait que pour Hermann Hesse, la musique a la place en Allemagne de celle qu'a la littérature en France, parce que pour exprimer l'inexprimable, les Allemands ont besoin d'un autre langage, d'autre chose que des mots qui pourront être réemployés dans un ordre différent, les désacralisant complètement, l'homme, l'humanité est incapable de se comprendre avec ses simples pensées, qui divaguent et vulgarisent leur origine, leur clairvoyance potentielle. J'en suis venue à me demander si la folie, la destruction psychologique de Harry était elle aussi universelle, si chacun cachait au fond de lui le penseur torturé qu'il était, ou si l'humour permettait véritablement de s'en libérer.
 
  C'est ce qui rend cette lecture supportable, je crois. L'humour, la dérision -et donc l'autodérision- de Hesse sur l'humanité. Ce qui nous permet de  prendre de la distance, d'avoir une vue moins cuisante de l'histoire autant que, selon lui (et j'ai tendance à lui donner raison après l'avoir lu) de la vie elle-même. Mais je vous laisse découvrir cela plus avant dans le "Traité sur le Loup des steppes", ce petit ouvrage sur lequel tombe Harry par hasard et qui retrace précisément son existence, en explicitant l'origine de ses maux, le fondement de ses détresses et de son mal-être.
 
  Harry n'est qu'un miroir. Le reflet de notre propre personnalité sur un miroir brisé, dont les veinures strient l'image. Et c'est au travers de sublimes métaphores et de son théâtre magique que Hermann Hesse nous met en garde contre la perte de repères, de profondeur de la société, d'une déliquescence dont Harry n'est que le précurseur, avec sa sensibilité d'artiste, un artiste qui aurait perdu jusqu'à son art, jusqu'à sa passion .
 
  Bon...je suis en train de me rendre compte que présenté comme ça, c'est sûr, vous vous allez vous dire que pour éviter d'entrer dans une phase de dépression profonde, il vaudrait mieux passer votre chemin, mais au contraire ! Ce roman, certes sombre, certes noir jusque dans son humour, n'en est pas moins brillant, et permissif d'une prise de conscience de notre valeur, de notre beauté, pour les plus et les moins sensibles d'entre nous.
Sa lecture nécessite réflexion, interprétation et réinterprétation personnelle, mais aussi pessimiste qu'elle puisse paraître, elle nous engage à aimer la vie pour ses plaisirs simples, pour son sublime premier.

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