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lundi 19 septembre 2016

Il est où le bonheur, il est où ?

  Je reviens aujourd'hui après quelques semaines d'absence décidément, la régularité... avec une chronique un peu spéciale. Une chronique combinée...sur le bonheur !
  Et oui, parce que ce petit mot bien simple et employé à tout bout de champ, à tout bout de vers, de lignes, de pages, environ cent cinquante fois par jour par chacun d'entre nous, pour se plaindre de son absence, ou pour critiquer sa difficulté d'accès et bien rarement pour lui, lui-même, en tant que tel... est au centre de bien des livres, plus ou moins sérieux, plus ou moins romancés.
  Une fois n'est pas coutume, je me suis concentrée sur deux d'entre eux. Le premier, assez économique, qui a eu un succès assez important à sa sortie, le second, plus sociologique, voire parfois philosophique, tout aussi intéressant.
  Pas de roman, pas d'histoires -ou alors succinctes, plutôt anecdotiques-, mais des chiffres, des études, des comparaisons.
  Je vous vois détourner les yeux derrière votre écran, mais revenez !
  Car s'il y a quelques aspects un peu compliqués -et encore, ça reste vraiment, vraiment abordable-, les autreurs, Daniel Cohen et Malene Rydahl, sont des vulgarisateurs-nés, qui rendent accessibles les théories de grands économistes pour l'un, et les études faites autour du bonheur et du bien-être, notamment dans l'OCDE et plus particulièrement encore au Danemark, pour l'autre.
 
  Plongeons donc dans ce bel univers de bonheur.
 
 
Afficher l'image d'origine  Daniel Cohen, professeur à l'Ecole Normale Supérieure et à l'Ecole d'Economie de Paris, revient dans son livre Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux sur le paradoxe d'Easterlin. Richard Easterlin, économiste américain, présente en 1974 sa théorie, selon laquelle le développement et la croissance d'un pays ne coïncideraient pas toujours avec accroissement du bien-être et du bonheur de la population de ce même pays. En effet, il remarque qu'entre 1946 et 1970, le PIB des Etats-Unis augmente de 60%, alors que la satisfaction stagne. Il attribue cela à deux raisons principales, qui sont d'abord l'habitude à consommer qui est devenue la base de tous les pays développés, qui fondent leur croissance notamment sur cette (sur)consommation, sociétale depuis plusieurs décennies ; ensuite la comparaison, dans un monde de plus en plus concurrentiel où chacun a tendance à se comparer à son "supérieur" (hiérarchique par exemple), se plaçant dans des attentes toujours plus grandes, quand bien même il arriverait dans un premier temps à se hisser au niveau qu'il souhaite.
  Daniel Cohen explique et explicite donc sur environ 200 pages très vivantes et accessibles les défaillances de notre société actuelle qui, en plus de pousser à la surconsommation et donc à une boulimie d'achats souvent parfois déraisonnée, ne semble pas en bonne santé économique (crises financières), environnementale (pollution de plus en plus abusive), et se désintéresser des questions politiques, à cause d'un manque de représentativité de plus en plus constaté.
Afficher l'image d'origine  Sept parties aussi intéressantes les unes et les autres, sur le bonheur en tant que tel, le travail valeur en voie de disparition, une comparaison assez passionnante entre la Rome antique, le chute de l'Empire d'Occident, et les déclins du civisme américain, partie dans laquelle il revient sur le livre Are We Rome ? de Cullen Murphy, qui dresse lui-même un parallélisme entre Rome et l'Amérique, une quatrième partie sur le décentrement du monde (la limite Nord-Sud en voie assez claire d'obsolescence, la croissance des pays émergents qui font perdre aux puissances traditionnelles le monopole de la modernité), une autre encore sur le rattrapage de l'Occident par d'autres puissantes émergentes qui ont déjà bien émergé (avec la mondialisation, la désindustrialisation qui mènent au chômage), une avant-dernière partie qui aborde le bonheur d'une manière plus scientifique, avec la mise en exergue des travaux de Richard Dawkins dans son livre Le Gêne égoïste. Enfin, il conclut avec une partie "La condition postmoderne" qui tend à penser que le monde contemporain qu'on qualifie de "moderne" n'est peut-être qu'un passage, et pas un aboutissement de modernité, une sorte de corde tendue, pour ne citer personne.
  Une étude très intéressante et bien ficelée, bien amenée, découpée en petites parties qui entrent dans les détails juste comme il faut et expliquent vraiment bien l'idée que Cohen veut mettre en évidence : la facilité d'adaptation des humains, cette habitude (qu'évoquait Easterlin) à tout, qui nous conduit à ne faire qu'anticiper le bonheur que pourra nous procurer quelque chose de nouveau, et nous fait oublier le bonheur, par le fait fugace, que nous a déjà apporté un progrès réalisé. Et l'autre pendant du paradoxe, la comparaison excessive quasi immédiate entre différents groupes de référence, une rivalité qui porte sur les traits visibles de la réussite sociale et est exacerbée par les modèles diffusés par la publicité, la télévision, répandue à outrance et présentée comme atteignable à condition de rentrer dans ce "moule comparativo-consommateur" (si, si, le mot existe... hum hum...).
 
 
Afficher l'image d'origine  Partons à présent sur un autre point de vue : celui de Malene Rydahl dans son livre Heureux comme un Danois. Danoise de 47 ans, elle a travaillé pendant 18 ans dans le monde de l’entreprise, jusqu'en 2015, date à laquelle elle était Directrice de la Communication corporate pour le groupe Hyatt Hotels & Resorts pour les régions Europe-Afrique-Moyen-Orient. Née au Danemark, le pays "le plus heureux du monde" (selon de très multiples sondages référencés dans son livre), elle vient pourtant vivre à Paris dès ses 18 ans. Dans son livre, elle revient sur dix points fondamentaux, clés, qui pour elle participent grandement au titre du Danemark en tant que pays le plus heureux du monde.
  Ainsi, à travers anecdotes, études, chiffres, comparaisons, elle nous offre une vision plutôt positive de son pays natal, dont les habitants partagent apparemment de belles valeurs, et surtout l'envie de participer à un projet commun, collectivement.
  La grande confiance qu'ont les Danois les uns envers les autres, mais aussi et surtout envers l'Etat, ou encore le système scolaire, bien différent du nôtre, qui s'appuie sur une formation presque personnelle et personnalisée de chacun, sur une orientation basée sur les goûts et les capacités réels des élèves, et non sur ce qu'on attend d'eux, qui prend en compte les 95% de "moyens" quitte à ne pas stimuler les 5% "d'élite" autant que possible (un système donc inversé au français), sont deux exemples des "clés" que Malene Rydahl expose dans son livre.
  J'ai beaucoup aimé cette lecture, parce que l'auteure m'a paru vraiment sincère. Loin d'un bonheur hypocrite, ou d'une volonté de glorifier les qualités de son pays, mais plutôt dans une démonstration juste, prouvée, appuyée par des chiffres, et surtout modeste, de ce qui fonctionne selon elle, et qui convient aux 5.6 millions de Danois.
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  Autre point agréable : elle reconnaît certains paradoxes dans ce "bonheur danois", comme le taux élevé de suicides, de consommation d'anxiolytiques, d'alcool... C'est souvent nuancé, avec des tentatives d'explications (comme penser que les Danois ont une opinion bien moins pessimiste que les Français quant à la dépression et sont donc plus enclins à se faire soigner, à suivre des thérapies, que les Français qui refoulent leur mal-être... on en pense ce qu'on veut. Personnellement ça ne me paraît pas complètement dénué de sens... peut-être un peu léger comme explication mais envisageable).
  L'auteure revient également sur le système économique danois, mais toujours en lien avec le bonheur. Elle explique par exemple que ce pays, où la pression fiscale est la plus forte au monde (60%) n'est pas mal perçu par ses habitants, en raison de leur confiance dans les hautes dépenses de l'Etat qui offre de larges services publics (couverture médicale gratuite pour tous, allocations pour le chômage, etc.).
  J'ai trouvé son étude sur le "pourquoi du comment" du bonheur danois assez exhaustive, riche en statistiques, donc qualitative et objective. Les nuances sont là (histoire d'éviter les petites désillusions si on ne se plaît pas dans le pays le plus heureux du monde après avoir couru jusqu'à Copenhague pour s'y installer à la suite de cette lecture) et donnent au livre cet aspect sincère que j'évoquais déjà un peu plus haut.
 
 
  Deux livres assez complémentaires, que j'ai lus l'un à la suite de l'autre plus par le fruit du hasard que pour progresser sur ma quête de bonheur personnelle (je préfère préciser... MAIS la démarche peut être intéressante aussi !), mais qui font réfléchir sur la société contemporaine, sur notre mode de consommation, nos préjugés, nos à priori culturels, notre éducation, notre système politique et économique...autant de sujets opaques qui nous apparaissent un brin plus transparents après ces lectures.
 
 
Références :
 
Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux
Daniel Cohen
212 pages
Septembre 2012
Aux éditions Albin Michel
 
Heureux comme un Danois
Malene Rydahl
216 pages
Avril 2014
Aux éditions Grasset
 
 
 
(Je tiens juste à préciser que je ne suis ni économiste, ni étudiante en économie (ou alors très modérément : en terminale ES, on commence tout juste, laissez moi un peu de temps), mais une simple amatrice, qui essaye de comprendre un peu le monde dans lequel elle vit et de partager ses lectures et ses découvertes ! De ce fait, merci pour votre indulgence toute particulière (la tolérance est une des clés vers le bonheur, en plus...) si mes termes sont parfois approximatifs, et les procédés pas parfaitement expliqués. ;) )

10 commentaires:

  1. Ah mais non, ne te rabaisse pas ! Ces deux chroniques sont géniales et très enrichissantes ! Le livre de Cohen me parait très intéressant. J'avais déjà pensé que le manque de bonheur ( pour ne pas dire le malheur) venait de notre accoutumance au bonheur justement, et surtout de notre besoin maladif de comparer. On n'est jamais satisfait, moi la première. Je pense que ce qu'il dit sur l'économie est valable pour la vie en générale.
    Je m'intéresse beaucoup aux pays nordiques ( surtout en ce qui concerne le système scolaire), et cet ouvrage sur le Danemark m'a l'air instructif.

    Ps : Je pensais que tu étais en L ?! Pour être honnête, après ta chronique je me dis que je me serais éclatée en économie, mais j'ai toujours pensé que cette matière n'était pas faite pour moi, alors je n'ai pas choisi ES. En fait, chaque filière avait quelque chose qui m'intéressait alors le choix a été dur....

    Hâte de lire tes prochaines chroniques toujours aussi pointues :)

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    1. Merci beaucoup ! Je suis contente que ça plaise dans ce cas.
      Oui, les deux sont vraiment très intéressants. Après, ce n'est pas du tout exhaustif comme présentation : des bouquins sur le bonheur, il y en a des brouettes haha, et avec beaucoup d'approches différentes, ce qui est encore plus enrichissant, ça permet de faire des confrontations assez complètes.

      PS : Eh non ! Mais j'ai beaucoup hésité :) Je pense que plus on étudie quelque chose, plus on se passionne pour cette chose, à condition de s'y intéresser un minimum avant. En éco il y a beaucoup de choses à creuser, beaucoup de choses à découvrir, c'est inépuisable ! Les lettres aussi, clairement, mais je trouvais que la ES était un bon compromis pour faire l'une sans oublier les autres.

      Merci beaucoup pour tout en tout cas !

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  2. Bonsoir,
    j'apprécie cet article ! C'est étrange de commenter comme tel mais je trouve que la blogo manque de conseils littéraires à propos de sujets comme le bonheur, ou sur la société de consommation. À moins que je ne consulte pas les bons sites :p
    Tu m'as donné envie de découvrir ces deux livres, je n'aurai pas pensé au danemark pour le pays où les gens préfèrent vivre cependant c'est vrai que je n'en ai pas entendu beaucoup parlé autour de moi...
    Quant à Cohen, ce livre me semble bien fourni en réflexions, je le chercherai, au moins pour le confondre avec mes cours de philosophie, ça peut être intéressant de connaître plusieurs points de vue.
    Merci pour ce partage d'avis et de connaissances, je reste fidèle à tous tes conseils de lectures. Continue ainsi, j'adore ! :)
    Bonne soirée,
    RebelleReader

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    1. Bonjour,
      En effet, mais je voulais innover un peu et écrire sur quelque chose qui m'intéressait vraiment. Pour ce qui est de la blogo, il y a d'excellents blogs d'économistes contemporains, souvent rattachés à un quotidien de qualité, mais sur lesquels ils s'expriment assez justement. Les livres en tant que tels, je t'avoue que je n'ai pas plus creusé que cela, mais on est très centrés sur notre petit monde de blogo jeunesse aussi, alors il faudrait peut-être élargir pour découvrir ;)
      Oui, tu peux vraiment utiliser ces concepts en philo, je pense. En tout cas, ça t'amène à réfléchir un peu, à théoriser quelques idées, confronter tes opinions avec les multiples références que Cohen cite, etc.
      Merci beaucoup ! J'avais peur que l'article soit un peu trop perché pour la blogo haha ! Ca fait plaisir ! :)

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  3. Très intéressant comme article, ça fait différent des chroniques de romans ^^ Je ne suis pas prête à dire que je lirai ces livres de mon plein gré dans un avenir rapproché, mais je dois avouer que celui sur la surconsommation m'a interpellée. Je m'intéresse beaucoup à la ''boulimie d'achats'', comme tu dis, depuis près d'un an. En fait, j'ai essayé de réduire mes achats au minimum pendant cette période, surtout concernant les vêtements, la déco, les bidules.... (Je dois avouer que ça marche moyen avec les livres en ce moment, mais bon, c'est peut-être mon talon d’Achille XD ). J'essaie de me défaire des choses que j'ai en surplus, tranquillement mais sûrement, pour m'orienter vers une forme de simplicité volontaire (que je vise surtout quand j'irai en appartement). Bref, je lis des livres avec un aspect plus écologique et social qu'économique, mais qui sait, peut-être que mes recherches me ramèneront à ce livre :D
    Merci pour cet article ^^

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    1. Merci, d'abord, ça me fait très plaisir !
      C'est très courageux de ta part, surtout si jeune, d'avoir déjà une démarche écolo et de limiter ta consommation... Je devrais prendre exemple haha ! Parce qu'on a beau lire, lire, entendre des émissions là-dessus, la mise en pratique n'est pas évidente, je trouve, dans la mesure où la consommation est devenue sociétale, certes, mais sociale aussi...
      Pour ce qui est du livre de Cohen, il aborde plus les choses sous un angle de rapport entre consommation et bien-être, mais qui peut être très intéressant aussi à mettre en relation avec le côté écolo :)

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  4. Un article super intéressant, les livres ne sont pas trop durs à comprendre ?^^ Lire les deux à la suite, t'étais motivée dit :D

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    1. Merci, c'est gentil ! :D
      Comme je l'ai dit, il me semble, Daniel Cohen est un bon vulgarisateur, il s'appuie sur des détails qui parlent et ses images font mouche, même pour les non-économistes (ou les tout petits économistes haha), ce qui facilite vraiment la compréhension et rend la lecture fluide. Pour ce qui est du deuxième, aucune difficulté non plus : Malene Rydhal dresse vraiment des tableaux très parlants de la société danoise, ce sont de véritables illustrations, très faciles à suivre :)
      Haha, quand on aime on ne compte pas ;)

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  5. Étant moi aussi une ancienne élève de ES - je l'étais il y a quelques mois mais ça ma manque déjà - je suis ô combien ravie de découvrir cet article qui tombe à point nommé, alors que j'avais envie d'étudier des sujets qui m'intéressent, et ceux-là en font partie ! Tu parles très bien de ces deux livres et ça donne vraiment envie de les découvrir tout de suite :)
    Camille

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    1. Tant mieux si ça peut donner des idées, c'est le but ! :D
      Je ne sais pas encore vers quelle voie je me tourne pour les études sup, mais je sens que l'éco va me manquer aussi si je n'en retrouve pas dans mon prochain cursus... :)

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