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samedi 8 avril 2017

Soleil vert, Harry Harrison


New York — Août 1999. Au milieu d'une population de trente-cinq millions d'hommes qui a retrouvé les Fléaux et les Grandes Peurs du Moyen Age, un jeune policier, Andrew Rusch, recherche l'auteur du meurtre de Mike O'Brien, un des gros bonnets du marché noir. Mais pourquoi poursuivre un criminel quand on sait que la victime méritait mille fois la mort ? Comment faire respecter la « loi et l'ordre » quand on est soi-même talonné par la solitude, l'angoisse et le désespoir ? Au cours d'une enquête mouvementée, alors qu'à la veille de l'an 2000 la ville est infestée par les Prophètes du Malheur, Andrew Rusch va découvrir sur quoi se fonde la Puissance des Maîtres du Futur.

Ecrit par Harry Harrison
Traduit par Sébastien Guillot
316 pages
Aux édition J'ai lu
Collection Nouveaux Millénaires
1966

  Je viens tout juste de tourner la dernière page de Soleil vert. Avec, je dois l'avouer, un certain scepticisme.
  Mais je vais un peu vite en besogne.
  Moins attirée par la science-fiction après une période d'environ un an ou deux ans entièrement consacrée à lire des dystopies, je me suis replongée dans cet univers assez particulier avec beaucoup d'attente. Je suis tombée sur cet "incontournable de la SF" au détour d'un cours de culture générale sur ce genre spécifique, dont le thème autant que les enjeux ont attisé ma curiosité.
  Qu'en ressort-il ?
 
  Tout d'abord, les points positifs. Si mon avis est globalement mitigé sur cette lecture, je n'en retiens pas moins la conception visionnaire et pourtant si réaliste et plausible que Harry Harrison se fait du futur. Soleil vert a été écrit en 1966 et l'histoire se déroule en 1999. On peut donc dire que, tout de même, Harry Harrison a légèrement surestimé notre propension à surconsommer, à nous reproduire massivement et à détruire de manière aussi drastique nos ressources. Néanmoins, tous les ingrédients sont là. Tous les thèmes qui sont aujourd'hui de véritables enjeux, écologiques mais également éthiques, sont évoqués dans Soleil vert et j'ai trouvé absolument remarquable cette peinture d'un New York au bord du gouffre, surpeuplé, privé d'eau, de nourriture, de denrée, de sécurité. Quasiment livrés à une loi du plus fort dans une ville où la police est dépassée, où le vol est monnaie courante, les habitants se battent pour survivre, se nourrissant de biscuits d'algues qu'ils se procurent grâce à leurs tickets de rationnement, et bravant la chaleur suffocante des rues bondées.
  Dans cette dystopie qui, lue aujourd'hui, peut presque sembler plus présente et réaliste que fictionnelle ou futuriste, Harry Harrison nous met en garde contre nos abus et place le lecteur face aux risques de la consommation à excès, de l'exercice de sa liberté d'indifférence et de son utilisation égocentrique de ce qu'on pourrait voir comme les biens collectifs de l'humanité. En utilisant notamment le personnage de Sol, un "Aîné" qui a connu le monde avant tous ces bouleversements, qui a connu l'eau courante, la café, l'électricité, Harry Harrison aborde différents thèmes tels que la contraception, le matérialisme, la recherche absolue du profit, la superficialité des liens sociaux, la place de la morale dans les comportements humains ou encore la religion, et encourage vraiment son lecteur à développer une réflexion autour de ces sujets. C'est l'un des aspects qui m'a le plus frappée dans ce livre : sa contemporanéité et cette anticipation si juste des problèmes actuels. Une lecture qui trouve donc toute sa place et sa résonnance dans notre contexte historique, écologique et économique, avec, en plus de ce que j'ai déjà évoqué plus haut, une reproblématisation de la domination des riches sur les pauvres et une critique des inégalités sociales et cumulatives.
 
  En revanche, j'ai moins apprécié le fait de m'escrimer, tout au long de ma lecture, à trouver le véritable sens de l'histoire. En effet, si Harry Harrison cadre assez vite son roman autour d'une intrigue policière, l'enquête ne comporte pour le lecteur aucun suspense. Ce dernier suit le personnage d'Andrew Rusch (Andy), chargé de l'affaire, qui prend de l'ampleur à la suite de pressions politico-financières sur la police. Soit. Cependant, la "course-poursuite" du meurtrier a beau s'étaler sur tout le livre, elle n'est clairement pas captivante. J'ai attendu jusqu'à la dernière page une explosion, une détonation, mais l'intrigue ne s'est pas plus étayée. Quelques accélérations de rythme, notamment au début de la deuxième partie, mais qui paraissent finalement vaines puisque l'auteur n'en fait rien.
  Deuxième point qui m'a vraiment dérangée : le manque d'explications initiales pour véritablement comprendre l'univers dans lequel on est plongé. On comprend peu à peu les problèmes écologiques qui se posent, on dessine progressivement les traits d'un monde à l'ordre bousculé, mais certains éléments cruciaux à la compréhension du texte dans son ensemble n'apparaissent qu'en toute fin d'ouvrage. Les soixante-dix dernières pages laissent à Sol l'occasion de combler ce manque, par deux fois, mais malheureusement trop tard à mon goût.
  Ensuite,  j'ai trouvé de manière générale que les personnages manquaient de fond, mis à part Sol et un autre Aîné qui ne fait son apparition que tardivement (trop à mon goût) : Peter, une sorte d'ermite, ancien prêtre, qui redonne un peu de suspense et un autre angle à l'intrigue en posant une nouvelle question qui s'intègre bien au questionnement général du livre, celui de Dieu, de la religion par rapport à la fin du monde et au Jugement dernier. Pour ce qui d'Andy...peu de choses à dire. Un personnage somme toute assez commun, une sorte d'anti-héros, policier qui fait son job, et dont le caractère se précise quelque peu au cours du livre, devenant plus humain, porteur d'un message de justice, de morale. J'ai appris à l'apprécier, mais sans réussir à m'y attacher.
  Il ne me reste qu'à aborder l'unique personnage féminin "clé" du livre : Shirl. Eh bien...! Il y aurait beaucoup à dire. Je ne vais pas m'appesantir sur ce point, mais le fait que le seul personnage féminin important du livre soit aussi pauvre et "crétinisé" (pardonnez l'expression mais il n'y a pas d'autre terme) m'a vraiment posé problème. Sans entamer le discours féministe qui pourtant s'impose, réduire ce personnage à avoir les réactions et les attitudes qui permettent uniquement à Andy de paraître fort/viril/héros, le réduire à pleurnicher quand les situations se compliquent, à changer de vêtements, se refaire les ongles, cuisiner, être belle et bien faite (si, si, tout y est...et par tout, je veux aussi dire rien de plus)...eh bien oui, j'ai trouvé cela franchement gênant et dégradant. 
  Par rapport à la plume de l'auteur, je l'ai trouvée fluide, sans fioriture, adaptée à l'univers qu'il dépeint et servant bien son propos. Ses descriptions de New York, de la misère humaine et matérielle ambiante sont éloquentes et permettent au lecteur de s'immiscer dans un univers nouveau sans difficulté. Un petit manque d'épaisseur à mon goût, de caractère littéraire mais c'est un point de vue très personnel.
 
  En définitive, vous l'aurez compris, je termine ma lecture mitigée. D'un côté j'ai beaucoup apprécié la clairvoyance de l'auteur, l'univers dystopique qu'il élabore pour construire une sorte d'argumentaire contre la surconsommation, les travers du capitalismes (qui sont, du reste, deux des leitmotiv des années 1960). J'ai aimé les valeurs humaines, les thèmes quasi-philosophiques sous-jacents du livre telles que la liberté de l'homme, ses valeurs, sa morale. D'un autre côté, je suis restée sur ma fin en ce qui concerne l'histoire en elle-même, et j'ai eu du mal avec les personnages les plus récurrents du livre.
  Je retiendrai donc ces bouts d'intrigue épars comme un prétexte à faire passer un message et une critique, autant sociale que politique, économique, environnementale et comportementale, tout en regrettant le manque de suspense et de continuité, ingrédients pourtant cruciaux d'un livre de science-fiction.

mardi 7 mars 2017

Babylone, Yasmina Reza

Résultat de recherche d'images pour "babylone yasmina reza"  Tout le monde riait. Les Manoscrivi riaient. C'est l'image d'eux qui est restée. Jean-Lino, en chemise parme, avec ses nouvelles lunettes jaunes semi-rondes, debout derrière le canapé, empourpré par le champagne ou par l'excitation d'être en société, toutes dents exposées. Lydie, assise en dessous, jupe déployée de part et d'autre, visage penché vers la gauche et riant aux éclats. Riant sans doute du dernier rire de sa vie.
Un rire que je scrute à l'infini. Un rire sans malice, sans coquetterie, que j'entends encore résonner avec son fond bêta, un rire que rien ne menace, qui ne devine rien, ne sait rien. Nous ne sommes pas prévenus de l'irrémédiable.
 
Ecrit par Yasmina Reza
Aux éditions Flammarion
219 pages
Publié en août 2016
 Lauréat du Prix Renaudot 2016
 
« J’ai repensé à l’expression créer du lien, et j’ai lancé le thème des concepts creux. On en a trouvé un paquet et parmi eux est curieusement arrivé celui de tolérance. C’est Nasser El Ouardi qui l’a avancé, défendant l’idée que c’était un concept stupide en amont, la tolérance ne pouvant s’exercer qu’à condition d’indifférence »
 
  Après avoir été transportée par le percutant Art, je me suis plongée dans le dernier roman de Yasmina Reza, lauréat du prix Renaudot 2016 : Babylone. Attirée par l'auteure, ou peut-être intriguée devant l'argument d'autorité que la réception d'un prix aussi renommé, j'avoue ne pas même avoir lu la quatrième de couverture -au demeurant, peu éclairante.
 
  Elisabeth, sexagénaire de classe moyenne, mariée, un enfant, vit dans au quatrième étage d'un immeuble. Au cinquième étage vivent Lydie et Jean-Lino Manoscrivi, auquel elle s'est liée d'une amitié timide et pudique. Jusque là, rien de très extravagant. Perdue dans le temps, dans un monde qu'elle ne comprend pas, ou plus, face à l'absurdité de l'existence, elle décide bientôt d'organiser une fête de printemps. Quarante personnes. Quarante personnes ? Dans un petit appartement ? et avec la dizaine de chaises seulement qu'il contient ? Et les verres ? Il faut en acheter, pas en plastique, non de beaux verres...
 
  Dès le début du livre, Elisabeth, narratrice, fait part de ses angoisses mineures qui empiètent sur son quotidien sans qu'elle n'arrive à l'analyser de la sorte. Mais c'est ainsi que Yasmina Reza parvient à dresser un croquis social clairvoyant, peignant la prise de pouvoir des futilités qui font obstacle au bonheur d'une vie a priori simple et sans histoire. Et à travers ces angoisses secondaires, cette existence plate et monotone, l'auteure fait insidieusement naître son intrigue. Le lecteur, pris au piège par le style rythmé, fluide et souple de Yasmina Reza dans les toutes premières pages, se laisse entraîner dans un polar en devenir, au gré d'indices éparses disséminés de page en page.
  Une intrigue bien amenée, mais dont les enjeux ne sont révélés qu'assez tardivement, si bien que je me suis demandée à plusieurs reprises vers quoi cette histoire nous menait.
 
  Polar ? Je dirais faux polar. Avec un peu de recul, j'entrevois dans l'intrigue du livre un prétexte à sonder un sujet plus existentiel, plus sérieux qu'un simple divertissement policier. Le détachement des personnages face à la gravité de ce qu'ils vivent est trop grand, les sentiments d'Elisabeth ne correspondent en rien à la pression à laquelle elle devrait être confrontée dans une telle situation, leurs raisonnements sonnent faux. Prétexte à rendre compte de l'impuissance des hommes devant la fuite du temps, de leur condamnation à la passivité devant son écoulement.
 
  Ellipses, analepses, prolepses et anacoluthes, Yasmina Reza use de procédés stylistiques variés et déroutants pour éveiller l'attention de son lecteur devant des événements en apparence anodins auxquels elle ajoute une dimension plus profonde, sur un ton, teinté de cynisme,  pourtant moins tranchant que celui de Art. Un tableau social et sociologique en cela un peu moins aiguisé. Succession de tranches de vie comme autant de clichés capturés par un appareil qui, lui, aurait le pouvoir d'arrêter le temps, en parallèle au récit du déroulement des faits.
 
  Au-delà d'une histoire dont le lecteur comprend finalement mal l'aval, se retrouvant de manière très subite  devant un amont alors que les débuts de l'intrigue tournaient un peu en rond, Yasmina Reza s'intéresse en fait à la condition de l'homme, à sa place, à son pouvoir dans la conception du monde. En abordant des thèmes aussi variés que le végétarisme, la vieillesse, le deuil, l'assujettissement de tous aux "concepts creux", au fatalisme,  la routine ennuyeuse du quotidien, les relations de voisinage, la société de consommation et ses messages publicitaires mensongers, elle met le lecteur bien en face de ses pouvoirs pour maîtriser sa vie, pour en faire son "projet", mais elle le fait aussi prendre conscience de la responsabilité qu'impliquent ses choix.
 
  Babylone est finalement un roman pluridimensionnel qui, en filigrane d'une pseudo-enquête volontairement dénuée de tout suspense, suggère une réflexion sur le destin de chacun, déterminé universellement par sa finitude, mais modelable et modelé individuellement.

samedi 11 février 2017

Rétrospective artistique : Tree of Codes

  Je reviens avec un billet un peu particulier, aujourd'hui, avec une envie de fraîcheur et de renouveau pour le blog, pour vous parler de ma semaine passée. Rassurez-vous : je ne vous parlerai ni de la partie révisions (y aurait-il d'ailleurs vraiment de la matière...?) ni du froid pleuvinant de la région parisienne. En revanche, j'ai quelques indications pour vos sorties futures... Je vous propose de procéder par étapes : à chaque jour sa sortie.
 
  En effet, ma première semaine de vacances m'a laissé libre d'écumer divers musées et salles de spectacle parisiens, et j'imaginais tellement de mots à écrire sur mes impressions que je me suis dit que j'allais vous les partager sur le blog. Car après tout, une rivière peut faire voguer d'autres beautés que celles des mots...

Vendredi 3 février 2017
  Crayons rangés, trousses refermées et rangées nonchalamment dans les sacs encore pleins des angoisses des contrôles et des fiches de révisions. Vite, j'enfile ma robe d'opéra et je file au Palais Garnier.
  Au programme : la première de Tree of Codes, un ballet contemporain. Peu habituée à cette danse, j'y vais avec encore quelques a priori en tête... "Le contemporain ? Que des pieds en dedans, des gestes pas aussi grâcieux que les classiques, plus saccadés, des décors minimalistes, une danse presque effrayante...". Du deuxième rang, je suis coupée du reste du monde, protégée du lustre majestueux, derrière moi, qui ne réflète plus les couleurs vives de Chagall, éteint. Puis une succession de tableaux s'enchaîne sur scène, avec cette proximité qui me permet de goûter à la danse contemporaine pour la première fois, d'émerveiller mes yeux qui ne se sont posés que sur les tutus chargés des étoiles classiques.
  D'abord, un feu d'artifices. Point d'arrivée de l'homme actuel. Là, c'est nous. Dans le noir complet, avec seulement ces lumières posées sur nos membres, qui suivent leurs mouvements. Tous conformes à la société, mais mus par la vitesse qu'elle nous impose, répondant présents à ses besoins, à ses appels.
Tree of Codes - 3
  Puis ces mains, reflétées dans des entonnoirs en miroir. Qui se chamaillent, qui s'énervent, se crispent, inquiétantes. C'est l'action de l'homme. Celle qui a transformé l'ère sauvage, belle, mythique, la beauté de la nature, des natures individuelles et de la multiplicité en ces lumières semblables, substituables. Il est temps de faire machine arrière. Temps de nous inviter à voir cette transformation, à contempler notre évolution...
Tree of Codes - 1
  Sauvage. Costumes beiges, minimalistes, que les corps presque nus. Seulement leur grâce invétérée, éblouissante, leurs mouvements envolés, libérés, délivrants. Il y a la force et la délicatesse, l'innocence de la beauté et de la nature qui ne connaissent rien d'autre, une musique douce, des groupes, ou des couples au sein desquels la sensualité prend tout son sens. Il y a cette douceur et cette tendresse entre tous, cette spontanéité.
Tree of Codes - 5
 Puis... Puis petit à petit, les couleurs apparaissent, marquant le début de la pudeur, le début des sentiments pervers et destructeurs. Angoisse, colère, jalousie... Les ostinatos rythmiques se font plus insistants, cadrant les danses. La société moderne, contemporaine, se forme. Ceux qui semblaient dotés d'un don inné de grâce se revêtent d'un manteau de cadres, de règles plus féroces. Le décor jusqu'alors si ouvert, comme de longues plaines étendues à l'infini, se structure : les rideaux tombent, un à un, jusqu'à cette vitre, de laquelle se détachent deux globes de verre, qui tournent sur eux-mêmes sous l'impulsion des hommes, en bas, plus nombreux, et plus seuls.
Tree of Codes - 14
  Ce que j'ai aimé, c'est la liberté. La liberté du danseur et celle du spectateur. L'importance accordée à l'interprétation personnelle de chacun, donnant presque au spectateur le rôle de metteur en scène. On peut se laisser porter par une suite éclectique de décors et d'ambiances, ou se forger son histoire, à travers celle que transmettent ceux qui la portent. Loin du carcan classique, de ses dialogues gestuels très codifiés, on est projeté dans un univers nouveau : le nôtre, dansé par d'autres.
  Tree of Codes ne m'a pas seulement amuie d'émotions et d'impressions, mais m'a introduit la danse contemporaine, un art libre, libéré, libérant, comme la force du cri sauvage d'un cœur encore vierge de maux.
 
Jusqu'au 23 février 2017 à l'Opéra de Paris
Chorégraphie de Jamie McGregor
(Interprétation livrée ici tout à fait personnelle, libre à vous de vous construire la vôtre...)
 
Photo : © Joel Chester Fildes

samedi 7 janvier 2017

Art, Yasmina Reza

  " Mon ami Serge a acheté un tableau [...] un tableau blanc avec des liserés blancs. "
Médecin dermatologue, Serge aime l'art moderne et Sénèque, qu'il trouve " modernissime ". Ingénieur dans l'aéronautique, Marc a des goûts plus traditionnels et ne comprend pas que son ami Serge ait pu acheter " cette merde deux cent mille francs ". Quant à Yvan, représentant dans une papeterie, il aimerait ne contrarier aucun de ses deux précieux amis. Mais les disputes esthétiques autour du " tableau blanc " dégénèrent dans un crescendo hilarant et féroce, qui ne laissera personne indemne...
 
 
 
Ecrit par Yasmina Reza
Aux éditions Magnard
122 pages
1994
 
 
 
 
"Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l'Art d'aujourd hui... La loi du nouveau. La loi de la surprise... La surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge... (...) J'ai aussi été pour toi de l'ordre de la surprise. (...) Une surprise qui a duré un certain temps, je dois dire."
 
 
  Cela faisait un moment déjà que je voulais lire Art. J'en avais entendu parler l'année dernière, en préparant mon bac (cette mention devient récurrente dans mes chroniques...) et l'avais gravé dans un coin de ma tête.
 
  Petit intermède entre autres romans, nouvelles et essais, j'ai ouvert Art en croyant, un peu naïvement sans doute, me plonger dans un éloge ou une critique de l'art contemporain. J'écris "naïvement" parce que j'y ai trouvé bien plus que ce que je m'attendais à y découvrir de prime abord.
 
  Certes, Yasmina Reza écrit sur l'Art, mais elle offre avant tout une pièce aux accents tragi-comiques sur le rôle de la perception, de la sensibilité de chacun devant l'art, de la culture, du relativisme culturel et de la subjectivité dans les relations humaines. Au-delà du côté farcesque de la pièce, des comiques pluriels de situation, de discours, la dramaturge, met en lumière le fait que nos goûts et ce que l'on considère comme "beau" dépendent d'abord de notre environnement. Elle va même plus loin : pour mieux s'assimiler à un certain groupe social, un groupe de référence, nous serions capables d'orienter notre goût, pour qu'il soit celui du groupe en question.
 
  C'est en tout cas le reproche que Marc fait à son ami Serge lorsque celui-ci lui présente "l'Antrios". La référence au Carré blanc sur fond blanc, peint par Kasimir Malevitch, (quand même un peu cliché de l'opinion publique en ce qui concerne l'art contemporain, il faut bien le dire), est ici assez nette : "l'Antrios" est une simple toile sur laquelle le peintre renommé, Antrios, a tracé de "fins lisérés blancs". Blancs ? Non, vous dira Serge : il y a toute une sensibilité derrière ces nuances infimes qui tirent vers le gris, l'ocre, le bleu.
 
  Là est le nœud de la pièce. Cette divergence d'opinion et l'air supérieur que chacun des deux hommes adopte en émettant son avis sur la toile remettent en question leur amitié. Car comment apprécier Marc, si critique, si réfractaire à une vision du "beau" qui diffère de la sienne ? Comment tenir encore dans son estime Serge, qui se laisse berner par cette culture de l'aristocratie, à laquelle il ne comprend rien, et qu'il aime seulement pour la haute opinion de lui-même qu'elle lui permet d'avoir et de renvoyer ? L'art ne serait-il finalement qu'une apparence ? Nos goûts ne seraient-il alors qu'hypocrites ? La culture elle-même est remise en question : le goût personnel et l'émotion face à l'art existent-ils, ou ne nous intéressons-nous pas à l'art, n'avons-nous sur un avis que pour nous conformer à un groupe ? Et si nos goûts sont bien les nôtres, propres, pouvons-nous aimer celui qui ne les partage pas ?
 
  Il y a tout un questionnement derrière ces quelques dizaines de pages, un questionnement presque moral, sociologique, qu'on pourrait même qualifier de bourdieusien, qui m'a beaucoup plu.
 
  Yasmina Reza engage avec Art son lecteur/spectateur à une remise en question de sa propre position devant l'art et la culture, sur ses a priori et son ethnocentrisme culturel.
 
  Une pièce à lire à défaut de la voir, et une réflexion à mûrir.

mercredi 21 décembre 2016

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos

Afficher l'image d'origine En Bretagne, un bibliothécaire décide de recueillir tous les livres refusés par les éditeurs. Ainsi, il reçoit toutes sortes de manuscrits. Parmi ceux-ci, une jeune éditrice découvre ce qu’elle estime être un chef-d’œuvre, écrit par un certain Henri Pick. Elle part à la recherche de l’écrivain et apprend qu’il est mort deux ans auparavant. Selon sa veuve, il n’a jamais lu un livre ni écrit autre chose que des listes de courses... Aurait-il eu une vie secrète? Auréolé de ce mystère, le livre de Pick va devenir un grand succès et aura des conséquences étonnantes sur le monde littéraire. Il va également changer le destin de nombreuses personnes, notamment celui de Jean-Michel Rouche, un journaliste obstiné qui doute de la version officielle. Et si toute cette publication n’était qu’une machination? Récit d’une enquête littéraire pleine de suspense, cette comédie pétillante offre aussi la preuve qu’un roman peut bouleverser l’existence de ses lecteurs.

Ecrit par David Foenkinos
Aux éditions Gallimard
286 pages

  J'ai découvert David Foenkinos pour la première fois avec Charlotte, il y a deux ans environ. Cette lecture m'avait complètement bouleversée, je me souviens même du temps qu'il faisait le dimanche où je l'ai dévoré, où j'ai avalé ses phrases coupées. Depuis, j'ai lu La Délicatesse, dont je me souviens qu'il m'avait plu, mais c'est à peu près tout. En voyant cette nouvelle parution (avril 2016), je n'ai pu résisté à la tentation et ai fait une entorse à mon programme de lectures bien plus classiques de cette année.
 La lecture fut courte, comme je le prévoyais, et agréable, avec cette justesse que, manifestement, David Foenkinos sait adapter à tous les genres.

  Une bibliothèque de manuscrits refusés. Une belle idée ! Un peu loufoque mais qu'à cela ne tienne : le lecteur est tout de suite embarqué dans l'intrigue du manuscrit retrouvé, dont l'auteur à l'identité rapidement éludée est décédé. On découvre alors le monde de l'édition, grâce aux yeux avertis de Delphine Despero, jeune éditrice chez Grasset. Un monde qui se transforme en microcosme sous notre regard curieux, et que la parution du livre bouleverse. Bien vite, l'identité de l'auteur est remise en question, et alors que la presse s'emballe et se déchaîne sur l'extraordinaire destin du manuscrit refusé, le mystère de la plume qui l'a écrit s'épaissit...
 
  Malgré quelques airs parfois un brin naïfs, un chouïa mièvres, et de petites longueurs dans la première moitié du livre, David Foenkinos nous offre avec son Mystère Henri Pick un roman qui combine à merveille sensibilité et suspense. En effet, passée la première résolution de l'énigme de l'auteur, je me suis demandée ce qui allait bien pouvoir combler les plus de 150 pages restantes. Mais après quelques pages de flottement narratif, où l'on fait la connaissance de plusieurs personnages centraux de l'intrigue, qui s'intercalent ici comme pour préparer la nouvelle enquête, l'intrigue repart de plus belle.
 
  Rythmée par des péripéties qui s'enfilent comme les perles d'un collier, l'écriture de David Foenkinos nous aspire et nous enivre en se portant témoin des relations des différents personnages. On rencontre plusieurs couples qui se font et se défont au fil de l'histoire, dont les rapports et les déboires sont toujours intimement liés au mystère Henri Pick. Il y a une innocence, une beauté, une justesse -encore- dans le monde que David Foenkinos écrit, une poésie en prose, une sorte de vers-librisme délicieux. (Pour être un peu plus explicite, je pourrais mettre cette délicatesse des mots et des sens en opposition avec la vulgarité de ceux de Houellbecq... Je ne le ferais pas, hein, mais je pourrais...) C'est ce que j'ai préféré dans ce livre ; l'histoire est distrayante, essoufflant même parfois son lecteur, vive, colorée, mais c'est la grâce et la précision des gestes du peintre plus que le tableau lui-même que j'ai aimées par-dessus tout. On distingue son souci de réalisme, son humour, sa bonne humeur communicative, sa clairvoyance, son amour de l'amour par petites touches pastel, fondues dans l'entraînante extravagance de l'histoire.
 
  Une petite pépite que je ne peux que conseiller et qui confirme à mon sens les talents d'un auteur éclectique.

mardi 1 novembre 2016

Le Loup des steppes, Hermann Hesse


Résumé Livraddict
 
Harry Haller, c'est cet homme hors du monde, isolé, inadapté à la vie de ses semblables, qui se décrit comme un "loup des steppes". Mais c'est un loup à visage humain, à la fois le fauve libre à l'instinct sauvage et carnassier et cet homme sensible, doué d'une grande intelligence et de raffinement. Chez Harry cohabitent deux forces inconciliables et antagonistes, deux penchants radicalement différents qui sans cesse s'opposent et le taraudent. Ses inclinations les plus intimes le rabaissent à la nature tandis que ses plus ferventes aspirations l'élèvent vers l'esprit. Harry en conçoit une infinie souffrance et, avec cette incapacité à demeurer en paix, le suicide apparaît bientôt comme une échappée salutaire. Si "le Loup des steppes menait la vie d'un suicidé", le courage lui manque pour mettre son projet à exécution. C'est alors qu'il rencontre Hermine, son double, qui le conduira sur le chemin de l'harmonie, vers sa pleine condition d'homme.

Ecrit par Hermann Hesse
Traduit de l'Allemand par Alexandra Cade
Aux éditions Le Livre de Poche
311 pages
1927, interdit sous le régime nazi puis réédité

  Cela faisait un moment que je voulais lire ce livre. Quelqu'un l'avait évoqué en cours de Français l'année dernière, j'étais passée devant plusieurs fois à la bibliothèque sans jamais vraiment me décider à me lancer dedans. Bizarrement, mes coups de cœur commencent souvent de cette façon.
 
  C'est donc avec quelques attentes et une certaine curiosité que j'ai entamé la lecture du Loup des steppes, une des œuvres majeures de l'un des auteurs allemands les plus célèbres et les plus lus, qui s'avère d'ailleurs avoir été récompensé pour son œuvre par le Prix Nobel de Littérature de 1946.
 
  En réalité, j'ai d'abord été intriguée. Etonnée par l'audacieuse construction narrative du livre. Je m'y attarde juste un instant, parce que cet emboîtement est un des aspects qui a, en premier, accroché mon attention et rythme le récit de manière aussi surprenante qu'efficace. En effet, après une prétendue "Préface" d'une quarantaine de pages, durant laquelle le voisin du personnage principal dresse un portrait extérieur assez exhaustif de ce dernier, nous sont livrés "Les Carnets de Harry Haller", ou en tout cas leur début, puisqu'ils sont entrecoupés au bout d'une vingtaine de pages par le fameux "Traité sur le Loup des steppes", après lequel les Carnets reprennent jusqu'à la fin du récit, sous la narration de Harry Haller lui-même. Ni chapitres, ni parties, simplement la pensée filée du loup des steppes. Une, et infinie.
 
  Après réflexion, je me suis dit "Etrange...". Etrange pour un livre qui évoque aussi bien, aussi intensément le morcellement spirituel d'un personnage, sa quête d'identité, dont la rencontre onirique de Harry avec Goethe lui donnera les pistes pour comprendre la diversité, l'infinité d'identités et d'âmes que chaque humain renferme et se cache à lui-même. Etrange, et pourtant cohérent avec cette introspection continue de Harry, sa volonté continuelle, obsessionnelle de comprendre pourquoi sa personnalité aussi ambivalente ne lui a pas permis de goûter au plaisir, au désir charnel, au bonheur de la vie.
 
  Ce roman est autant un guide de vie, un guide d'amour qu'un guide d'humour, un manuel pour comprendre et surmonter une crise intérieure, un traité philosophique, un cours sur l'humanité, et se décline ainsi sur une palette de tons et de registres encore assez inédite pour la petite lectrice que je suis.
 
  Le récit est centré sur Harry, son interprétation de la vie, de cette vacuité intense qu'il ressent sans cesse et à laquelle il tente de donner un sens. Ame d'artiste rattrapée juste avant un geste qui lui aurait été fatal par Hermine, bien plus jeune que lui, qui cache sous ses airs enfantins, rangés, un brin superficiels peut-être, une vie intérieure complexe, une noirceur qui va de pair avec l'humour noir conduit par Hermann Hesse tout au long du livre, en filigrane derrière les mots durs, les réflexions existentielles.
 
  Détrompez-moi si j'ai tort, mais j'ai trouvé ce récit d'une étonnante pertinence. Pertinence dans ses oppositions, dans ses antagonismes. Dans le fait qu'il puisse être aussi universel et individuel à la fois. Dans le fait qu'il puisse si bien théoriser l'homme, son aveuglement quant à la complexité de son âme, tout en décryptant tropisme par tropisme celle d'un homme qui a déjà compris qu'il n'était pas qu'une entité charnelle, mais une âme double, qui se partage ses émotions entre l'instinct animal et sauvage du loup, et celui, déterminé, rangé, orienté de l'homme. Comme le fait que pour Hermann Hesse, la musique a la place en Allemagne de celle qu'a la littérature en France, parce que pour exprimer l'inexprimable, les Allemands ont besoin d'un autre langage, d'autre chose que des mots qui pourront être réemployés dans un ordre différent, les désacralisant complètement, l'homme, l'humanité est incapable de se comprendre avec ses simples pensées, qui divaguent et vulgarisent leur origine, leur clairvoyance potentielle. J'en suis venue à me demander si la folie, la destruction psychologique de Harry était elle aussi universelle, si chacun cachait au fond de lui le penseur torturé qu'il était, ou si l'humour permettait véritablement de s'en libérer.
 
  C'est ce qui rend cette lecture supportable, je crois. L'humour, la dérision -et donc l'autodérision- de Hesse sur l'humanité. Ce qui nous permet de  prendre de la distance, d'avoir une vue moins cuisante de l'histoire autant que, selon lui (et j'ai tendance à lui donner raison après l'avoir lu) de la vie elle-même. Mais je vous laisse découvrir cela plus avant dans le "Traité sur le Loup des steppes", ce petit ouvrage sur lequel tombe Harry par hasard et qui retrace précisément son existence, en explicitant l'origine de ses maux, le fondement de ses détresses et de son mal-être.
 
  Harry n'est qu'un miroir. Le reflet de notre propre personnalité sur un miroir brisé, dont les veinures strient l'image. Et c'est au travers de sublimes métaphores et de son théâtre magique que Hermann Hesse nous met en garde contre la perte de repères, de profondeur de la société, d'une déliquescence dont Harry n'est que le précurseur, avec sa sensibilité d'artiste, un artiste qui aurait perdu jusqu'à son art, jusqu'à sa passion .
 
  Bon...je suis en train de me rendre compte que présenté comme ça, c'est sûr, vous vous allez vous dire que pour éviter d'entrer dans une phase de dépression profonde, il vaudrait mieux passer votre chemin, mais au contraire ! Ce roman, certes sombre, certes noir jusque dans son humour, n'en est pas moins brillant, et permissif d'une prise de conscience de notre valeur, de notre beauté, pour les plus et les moins sensibles d'entre nous.
Sa lecture nécessite réflexion, interprétation et réinterprétation personnelle, mais aussi pessimiste qu'elle puisse paraître, elle nous engage à aimer la vie pour ses plaisirs simples, pour son sublime premier.

dimanche 16 octobre 2016

Dora Bruder, Patrick Modiano

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  "J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler. "
 
 
Ecrit par Patrick Modiano
Aux éditions Gallimard
1997
147 pages
 
 
  En 2015 a été inaugurée à Paris la Promenade Dora Bruder, dans le 18ème arrondissement. Cette promenade tient son nom d'une adolescente juive d'environ 10 ans au début de la Seconde Guerre mondiale, née d'une mère hongroise et d'un père viennois, dont Patrick Modiano a essayé de retracer les dernières années, après avoir découvert son existence dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941, frappé par l'annonce de recherche de quelques lignes la concernant.
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  Cette rencontre de papier, cette rencontre invraisemblable entre l'écrivain et la jeune fille, est souvent assimilée à la clé de l'œuvre de Modiano.

  J'ai découvert ce petit livre un peu par hasard, comme d'habitude, quoique le Modiano que j'avais lu cet été, Dans le café de la jeunesse perdue, m'avait plu, et plutôt intriguée. J'avais envie de découvrir un peu plus le prix Nobel de Littérature de 2014.

  C'est ainsi que je me suis plongée dans Dora Bruder, comme Modiano a dû se plonger dans la quête, devenue progressivement obsessionnelle, de l'identité de la jeune fille.

  Dès les premières pages, j'ai été désarçonnée par la chronologie, la structure complexe du livre. Dans l'optique de retracer une vérité pure, une vie telle qu'elle a été vécue, Modiano a une méthode d'écriture et de cheminement très scientifique, avec de nombreuses dates, des lieux précis : des quartiers de Pairs, mais aussi des rues, et parfois même des numéros de rue. Le cadre spatio-temporel est tellement étayé sans pour autant être suivi que je me suis perdue parfois dans des détails de jours pour oublier de décompter les années... Pas très grave, certes, mais sur un livre aussi court, ça joue. Puis j'ai réfléchi. Et je me suis dit que cela avait peut-être été volontaire de sa part, pour opposer la mémoire scientifique, précise, collective, la mémoire historique en quelques sorte, et la mémoire individuelle de l'adolescente. Je me suis demandée s'il n'avait pas voulu mettre en lumière le fait qu'on peut retracer la vie d'une personne avec autant de précisions physiques que possible, mais rester toujours impuissant devant sa mémoire propre, son existence personnelle, les images qu'elle s'est construite.

  J'ai beaucoup apprécié cette facette du livre. Ce qui s'en dégage, la réflexion qu'il permet sur l'individualité d'une personne. On peut sans doute interpréter Dora Bruder de bien des façons différentes, mais celle-ci est celle qui m'a le plus frappée. En effet, à travers tous les détails qu'il donne, la météo d'une journée, le climat d'une période, en contextualisant chaque moment avec tant de précisions, en rappelant les diverses lois, contraintes, réformes, organisations anti-juives, en retraçant le chemin de personnes qui l'ont marqué, Patrick Modiano, d'une plume neutre mais porteuse, fluide et comme avide d'être parcourue avec la vivacité d'une lecture concentrée, montre comme un homme peut être étiqueté par un régime, poursuivi par un auteur, mais conserver son identité, qui ne peut appartenir qu'à sa mémoire. Il illustre une mémoire par un vécu unique, des ressentis uniques, une histoire individuelle, qu'il oppose à l'Histoire, souvent construite à partir de la confrontation de mémoires collectives.

  Il y a cette quête d'identité, comme je l'écrivais plus haut, cette curiosité de pénétrer la vie, mais plus encore les pensées d'une inconnue, qui m'a beaucoup rappelé celle de Louki, dans Dans le café de la jeunesse perdue, mais avec une valeur différente, une réalité plus crue, plus frappante due au concret du contexte historique et de la personne de Dora.

  Malgré quelques longueurs, j'ai aimé la démarche de ce livre, celle de son auteur. J'ai aimé ce qu'on pouvait en tirer, tous, individuellement. Et j'ai aimé que rien ne soit laissé au hasard, que Modiano tente de lier chaque élément nouveau à la vie de l'adolescente dont la mémoire l'obsède. Il y a comme une temporalité intemporelle, une universalité ciblée : on se sent plus humainement individuel, en se rendant compte que chacun l'est. Une masse d'unicités.

  Ce livre a été plus pour moi un prétexte, un contexte pour illustrer la complexité voire l'impossibilité d'une recherche pour comprendre l'entièreté d'une personne, d'autant plus éloignée temporellement de soi, qu'une simple littérature du réel.

  Tous les lecteurs ne seront évidemment pas sensibles aux mêmes choses, mais c'est dans cette optique que je vous propose cette lecture à la fois étonnante d'obsession, et naturelle de curiosité, de volonté de percer à jour un passé individuel, un passé unique, dans un passé commun, pour ne pas oublier que l'Histoire a été vécue et que nombre d'histoires l'ont traversée.

"Il faudrait savoir s'il faisait beau ce 14 décembre, jour de la fugue de Dora. Peut-être l'un de ces dimanches doux et ensoleillés d'hiver où vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité _ le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu, et qu'il suffit de se laisser glisser par cette brèche pour échapper à l'étau qui va se refermer sur vous."

lundi 19 septembre 2016

Il est où le bonheur, il est où ?

  Je reviens aujourd'hui après quelques semaines d'absence décidément, la régularité... avec une chronique un peu spéciale. Une chronique combinée...sur le bonheur !
  Et oui, parce que ce petit mot bien simple et employé à tout bout de champ, à tout bout de vers, de lignes, de pages, environ cent cinquante fois par jour par chacun d'entre nous, pour se plaindre de son absence, ou pour critiquer sa difficulté d'accès et bien rarement pour lui, lui-même, en tant que tel... est au centre de bien des livres, plus ou moins sérieux, plus ou moins romancés.
  Une fois n'est pas coutume, je me suis concentrée sur deux d'entre eux. Le premier, assez économique, qui a eu un succès assez important à sa sortie, le second, plus sociologique, voire parfois philosophique, tout aussi intéressant.
  Pas de roman, pas d'histoires -ou alors succinctes, plutôt anecdotiques-, mais des chiffres, des études, des comparaisons.
  Je vous vois détourner les yeux derrière votre écran, mais revenez !
  Car s'il y a quelques aspects un peu compliqués -et encore, ça reste vraiment, vraiment abordable-, les autreurs, Daniel Cohen et Malene Rydahl, sont des vulgarisateurs-nés, qui rendent accessibles les théories de grands économistes pour l'un, et les études faites autour du bonheur et du bien-être, notamment dans l'OCDE et plus particulièrement encore au Danemark, pour l'autre.
 
  Plongeons donc dans ce bel univers de bonheur.
 
 
Afficher l'image d'origine  Daniel Cohen, professeur à l'Ecole Normale Supérieure et à l'Ecole d'Economie de Paris, revient dans son livre Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux sur le paradoxe d'Easterlin. Richard Easterlin, économiste américain, présente en 1974 sa théorie, selon laquelle le développement et la croissance d'un pays ne coïncideraient pas toujours avec accroissement du bien-être et du bonheur de la population de ce même pays. En effet, il remarque qu'entre 1946 et 1970, le PIB des Etats-Unis augmente de 60%, alors que la satisfaction stagne. Il attribue cela à deux raisons principales, qui sont d'abord l'habitude à consommer qui est devenue la base de tous les pays développés, qui fondent leur croissance notamment sur cette (sur)consommation, sociétale depuis plusieurs décennies ; ensuite la comparaison, dans un monde de plus en plus concurrentiel où chacun a tendance à se comparer à son "supérieur" (hiérarchique par exemple), se plaçant dans des attentes toujours plus grandes, quand bien même il arriverait dans un premier temps à se hisser au niveau qu'il souhaite.
  Daniel Cohen explique et explicite donc sur environ 200 pages très vivantes et accessibles les défaillances de notre société actuelle qui, en plus de pousser à la surconsommation et donc à une boulimie d'achats souvent parfois déraisonnée, ne semble pas en bonne santé économique (crises financières), environnementale (pollution de plus en plus abusive), et se désintéresser des questions politiques, à cause d'un manque de représentativité de plus en plus constaté.
Afficher l'image d'origine  Sept parties aussi intéressantes les unes et les autres, sur le bonheur en tant que tel, le travail valeur en voie de disparition, une comparaison assez passionnante entre la Rome antique, le chute de l'Empire d'Occident, et les déclins du civisme américain, partie dans laquelle il revient sur le livre Are We Rome ? de Cullen Murphy, qui dresse lui-même un parallélisme entre Rome et l'Amérique, une quatrième partie sur le décentrement du monde (la limite Nord-Sud en voie assez claire d'obsolescence, la croissance des pays émergents qui font perdre aux puissances traditionnelles le monopole de la modernité), une autre encore sur le rattrapage de l'Occident par d'autres puissantes émergentes qui ont déjà bien émergé (avec la mondialisation, la désindustrialisation qui mènent au chômage), une avant-dernière partie qui aborde le bonheur d'une manière plus scientifique, avec la mise en exergue des travaux de Richard Dawkins dans son livre Le Gêne égoïste. Enfin, il conclut avec une partie "La condition postmoderne" qui tend à penser que le monde contemporain qu'on qualifie de "moderne" n'est peut-être qu'un passage, et pas un aboutissement de modernité, une sorte de corde tendue, pour ne citer personne.
  Une étude très intéressante et bien ficelée, bien amenée, découpée en petites parties qui entrent dans les détails juste comme il faut et expliquent vraiment bien l'idée que Cohen veut mettre en évidence : la facilité d'adaptation des humains, cette habitude (qu'évoquait Easterlin) à tout, qui nous conduit à ne faire qu'anticiper le bonheur que pourra nous procurer quelque chose de nouveau, et nous fait oublier le bonheur, par le fait fugace, que nous a déjà apporté un progrès réalisé. Et l'autre pendant du paradoxe, la comparaison excessive quasi immédiate entre différents groupes de référence, une rivalité qui porte sur les traits visibles de la réussite sociale et est exacerbée par les modèles diffusés par la publicité, la télévision, répandue à outrance et présentée comme atteignable à condition de rentrer dans ce "moule comparativo-consommateur" (si, si, le mot existe... hum hum...).
 
 
Afficher l'image d'origine  Partons à présent sur un autre point de vue : celui de Malene Rydahl dans son livre Heureux comme un Danois. Danoise de 47 ans, elle a travaillé pendant 18 ans dans le monde de l’entreprise, jusqu'en 2015, date à laquelle elle était Directrice de la Communication corporate pour le groupe Hyatt Hotels & Resorts pour les régions Europe-Afrique-Moyen-Orient. Née au Danemark, le pays "le plus heureux du monde" (selon de très multiples sondages référencés dans son livre), elle vient pourtant vivre à Paris dès ses 18 ans. Dans son livre, elle revient sur dix points fondamentaux, clés, qui pour elle participent grandement au titre du Danemark en tant que pays le plus heureux du monde.
  Ainsi, à travers anecdotes, études, chiffres, comparaisons, elle nous offre une vision plutôt positive de son pays natal, dont les habitants partagent apparemment de belles valeurs, et surtout l'envie de participer à un projet commun, collectivement.
  La grande confiance qu'ont les Danois les uns envers les autres, mais aussi et surtout envers l'Etat, ou encore le système scolaire, bien différent du nôtre, qui s'appuie sur une formation presque personnelle et personnalisée de chacun, sur une orientation basée sur les goûts et les capacités réels des élèves, et non sur ce qu'on attend d'eux, qui prend en compte les 95% de "moyens" quitte à ne pas stimuler les 5% "d'élite" autant que possible (un système donc inversé au français), sont deux exemples des "clés" que Malene Rydahl expose dans son livre.
  J'ai beaucoup aimé cette lecture, parce que l'auteure m'a paru vraiment sincère. Loin d'un bonheur hypocrite, ou d'une volonté de glorifier les qualités de son pays, mais plutôt dans une démonstration juste, prouvée, appuyée par des chiffres, et surtout modeste, de ce qui fonctionne selon elle, et qui convient aux 5.6 millions de Danois.
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  Autre point agréable : elle reconnaît certains paradoxes dans ce "bonheur danois", comme le taux élevé de suicides, de consommation d'anxiolytiques, d'alcool... C'est souvent nuancé, avec des tentatives d'explications (comme penser que les Danois ont une opinion bien moins pessimiste que les Français quant à la dépression et sont donc plus enclins à se faire soigner, à suivre des thérapies, que les Français qui refoulent leur mal-être... on en pense ce qu'on veut. Personnellement ça ne me paraît pas complètement dénué de sens... peut-être un peu léger comme explication mais envisageable).
  L'auteure revient également sur le système économique danois, mais toujours en lien avec le bonheur. Elle explique par exemple que ce pays, où la pression fiscale est la plus forte au monde (60%) n'est pas mal perçu par ses habitants, en raison de leur confiance dans les hautes dépenses de l'Etat qui offre de larges services publics (couverture médicale gratuite pour tous, allocations pour le chômage, etc.).
  J'ai trouvé son étude sur le "pourquoi du comment" du bonheur danois assez exhaustive, riche en statistiques, donc qualitative et objective. Les nuances sont là (histoire d'éviter les petites désillusions si on ne se plaît pas dans le pays le plus heureux du monde après avoir couru jusqu'à Copenhague pour s'y installer à la suite de cette lecture) et donnent au livre cet aspect sincère que j'évoquais déjà un peu plus haut.
 
 
  Deux livres assez complémentaires, que j'ai lus l'un à la suite de l'autre plus par le fruit du hasard que pour progresser sur ma quête de bonheur personnelle (je préfère préciser... MAIS la démarche peut être intéressante aussi !), mais qui font réfléchir sur la société contemporaine, sur notre mode de consommation, nos préjugés, nos à priori culturels, notre éducation, notre système politique et économique...autant de sujets opaques qui nous apparaissent un brin plus transparents après ces lectures.
 
 
Références :
 
Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux
Daniel Cohen
212 pages
Septembre 2012
Aux éditions Albin Michel
 
Heureux comme un Danois
Malene Rydahl
216 pages
Avril 2014
Aux éditions Grasset
 
 
 
(Je tiens juste à préciser que je ne suis ni économiste, ni étudiante en économie (ou alors très modérément : en terminale ES, on commence tout juste, laissez moi un peu de temps), mais une simple amatrice, qui essaye de comprendre un peu le monde dans lequel elle vit et de partager ses lectures et ses découvertes ! De ce fait, merci pour votre indulgence toute particulière (la tolérance est une des clés vers le bonheur, en plus...) si mes termes sont parfois approximatifs, et les procédés pas parfaitement expliqués. ;) )

vendredi 26 août 2016

Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable, Romain Gary

Afficher l'image d'origine  "Il m'avait toujours paru que le vieillissement prépare au vieillissement. Il était, me semble-t-il, saisons, étapes, signes annonciateurs du changement : un "peu à peu" qui donne le temps de réfléchir, de se préparer et de prendre ses dispositions et ses distances, se fabriquer une "sagesse", une sérénité. Un jour, on se surprend à penser à tout cela avec détachement, à se souvenir de son corps avec amitié, et se découvrir d'autres intérêts, les croisières, le bridge et des amitiés parmi les antiquaires. Or, je n'avais encore jamais eu de défaillance. Mes sens n'avaient jamais refusé de s'éveiller. Sans doute, depuis longtemps déjà, il n'était plus question pour moi de ces nuits où le corps ne lésine pas jusqu'à l'aube et ne sait même pas compter. Mais tout cela n'avait guère d'importance, car il n'y avait pas d'autre enjeu que de donner à chacun son dû. Il ne s'agissait que d'un échange de bons procédés."
 
Editions Folio
248 pages
1978
 
  Je ne sais plus vraiment si c'est l'envie de lire un livre de Romain Gary, ou le titre qui m'a fait sourire, qui m'a poussée à emprunter ce livre... Toujours est-il que je l'ai laissé traîner dans mon sac une bonne partie de l'été, indécise quant au sort que j'allais lui réserver quand je finissais un autre livre. Puis après avoir commencé des pages de-ci de là sans que rien ne me convainque complètement, mon regard a dérivé vers ce petit poche-là qui restait au fond de mes affaires.
 
  Autant vous dire tout de suite que je l'ai terminé en l'ouvrant deux fois seulement. Impossible à lâcher.
 
  Pourtant j'avais lu des critiques un peu mitigées, j'ai entamé ces deux cents pages pas complètement emballée, après une lecture qui m'avait bien plu.
 
  Mais coup de foudre.
 
  Gary commence son livre sans prévenir, en nous immisçant dans l'intimité de Jacques Rainier, qui voit les affaires tourner vinaigre et qu'on sent rapidement mal avec la réalité du monde, mal avec lui-même et avec ce qu'il dégage, ce qu'il ressent. Mais le lecteur comprend peu à peu ce que Jacques tente de cacher, cette peur qui revient, qui finit par le tarauder et contre laquelle il s'invente un bouclier qu'il espère solide, dont il espère qu'il lui redonnera vigueur, une sorte de fantasme contre lequel il entame une lutte sans merci. (Bon, je ne vais pas vous faire de dessin ou faire durer le suspense, c'est dans le résumé, mais cette peur se traduit par une impuissance sexuelle progressive qui lui fait remettre en doute jusqu'à sa virilité, ses sentiments pour une femme d'une vingtaine d'années qu'il aime et devant laquelle il ne sait plus quelle attitude prendre, quelle contenance se donner pour pallier ce manque.)
 
  Au-delà d'un personnage auquel on s'attache plus que de raison, qu'on comprend malgré l'éloignement oui parce qu'à moins de vingt ans, je vous avoue que les problèmes de prostate...bon... et dont les émotions nous le rendent proche, Romain Gary offre dans Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable une sorte de panorama. Comment dire... Jacques Rainier, de plus en plus détruit par tout ce que ce déclin signifie pour lui, voit tout s'écrouler autour de lui, ce n'est pas que sexuel, mais aussi personnel, professionnel, conjugal... Il se heurte soudain à une réalité de vie dure et qui tire vers le bas. Pourtant il se bat, on assiste à des scènes mi-comiques mi-tragiques de suivi médical, de discussions avec d'autres hommes du même âge qui étalent leur vie sexuelle comme un trophée, pensant prendre l'ascendant sur leur locuteur... Le sujet a beau être tabou, compliqué à traiter, Gary le fait avec une telle finesse, une telle justesse, un humour, certes grinçant, noir mais à tomber par terre, que ça semble finalement assez "naturel", allant de soi, fait pour sa plume sans qu'il aille trop loin, mais sans trop de détours non plus.   
 
  Et puis, il y a Laura, cette jeune Brésilienne dont Jacques est éperdument amoureux, d'un amour partagé, si fort qu'il pense redécouvrir un sentiment, redécouvrir un monde avec elle. Ils s'aiment. Ils sont deux, pour ce qu'ils sont, complètement. Et il est des livres dont vous aimeriez connaître certains passages par cœur pour pouvoir vous les chanter quand vous avez besoin de beauté, de mélodies caressantes et douces. Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable est de ceux-là.
  Romain Gary parvient à retranscrire avec un sublime rare, sans doute inédit, des sentiments fugaces ou plus longs, des émotions nouvelles, découvertes, propres à une personne, pour elle, en elle... J'ai rarement été devant des lignes si belles, contre lesquelles je me retrouvais complètement désarmée, limite désemparée, estomaquée qu'on puisse imager, imaginer, dépeindre trait pour trait, si justement un sentiment unique. Devant lesquelles on se retrouve un peu bête, un peu triste, un peu gai, un peu tout, mais surtout frissonnant d'impression.
  Je ne pourrais pas dire que c'est un roman d'amour ou d'impuissance. C'est plus que ça : il se lit, se comprend, s'assimile, s'aime. C'est une histoire.
 
"Tu effleures mes lèvres du bout des doigts, souris, appuies ta tête contre ma joue et mon cou, et il doit y avoir d'autres façons de vivre, il faut que je me renseigne. De lents voiliers glissent vers des rivages paisibles et je guette leur douce et chaude navigation dans mes veines. Jamais mes bras ne se sentent plus forts que lorsqu'ils crèvent de tendresse autour de tes épaules. Il y a un monde, dit-on, derrière les rideaux, une autre vie, dehors, mais c'est de la science-fiction. Le flot de minutes fait un détour et s'en va grignoter ailleurs." (p.43)
  C'est tendre et brusque, doux et cru, beau et cuisant, pur et douloureux, intime, précis mais tellement universel.
 
  Un cocktail décapant de complétion.

lundi 25 juillet 2016

Les lisières, Olivier Adam


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Entre son ex-femme dont il est toujours amoureux, ses enfants qui lui manquent, son frère qui le somme de partir s'occuper de ses parents "pour une fois", son
père ouvrier qui s'apprête à voter FN et le tsunami qui ravage un Japon où il a vécu les meilleurs moments de sa vie, tout semble pousser Paul Steiner aux lisières de sa propre existence. De retour dans la banlieue de son enfance, il va se confronter au monde qui l'a fondé et qu'il a fui.
En quelques semaines et autant de rencontres, c'est à un véritable état des lieux personnel, social et culturel qu'il se livre, porté par l'espoir de trouver, enfin, sa place.
 
 
 

Editions Flammarion
453 pages
2012 
 
  Il me semble que j'en avais vaguement entendu parler, à sa sortie, de ce bouquin. Pas certaine... Un avis, ou juste aperçu dans les dédales d'une librairie, à un rayon que je ne fréquentais alors que très rarement.
 
  Olivier Adam est un auteur que j'ai toujours aimé, dont je n'ai pas lu grand chose mais dont les livres m'attirent tous assez. L'épaisseur de celui-ci m'avait déjà arrêtée dans mon élan vers les bornes enregistreuses plusieurs fois mais puisque je suis en vacances, je l'ai finalement -dans l'ordre- emprunté, laissé poireauter une semaine, ouvert un peu timidement, limite sceptique, comme à chaque fois que je quitte des personnages et que j'en retrouve d'autres, que je dois apprendre à aimer pour 450 pages, puis plus lâché. J'ai dû lire l'ensemble en quelque chose comme quatre fois.
 
  Parce qu'il est impossible de lâcher Paul Steiner, son histoire, son mal-être, qui semble prendre source à ses dix ans, le jour où il a tenté de mettre fin à ces jours du haut d'un précipice, inconscient de son âge, pleinement conscient de son geste. Ce jour qui marque aussi sa naissance, son premier souvenir, parce qu'il ne se rappelle de rien avant cela. Qui constitue le début d'un dégoût. De quoi ? Il ne le sait pas vraiment, mais c'est un dégoût qui prend la forme d'une bille de peinture, qui éclate partout sur lui, en lui, dans sa vie, de la vie.
  Et puis il y a Sarah, son ex-femme, qu'il ne peut s'empêcher d'aimer, d'observer, de s'imaginer malgré leur rupture, malgré les tribunaux, malgré les gardes partagées arrangées, malgré les coups bas, les mots durs, les traits froids, tirés, malgré les tentatives de haine, malgré la haine, fugace.
   Et ses parents, et le Japon, et les copains de la cité dans laquelle il a grandi, d'où il s'est échappé pour la Bretagne, mais à laquelle il doit à nouveau se confronter quand il vient aider son père, deux semaines, alors que sa mère est à l'hôpital.
 
  Il y a un peu de tout dans ce livre, disséminé de manière plus ou moins sporadique. Comme si Olivier Adam nous donnait de temps en temps une clé, d'une façon un peu soudaine sans être brutal, pour comprendre Paul, pour l'assimiler, s'y identifier un peu plus. Paul et sa fragilité, sa sensibilité qu'il déplore, sa plume d'écrivain renommé qu'il méprise, sa faiblesse psychologique qu'il cache sous les kilos et la boisson, sa vie en périphérie...
 
  J'en ai parlé avec plusieurs personnes finalement, de ce livre, j'en ai lu quelques chroniques, et je ne crois pas me tromper en disant qu'il ne plaira pas à tout le monde. C'est un livre intimiste, au cours de la lecture duquel je me suis souvent demandé si la frontière entre fiction et autobiographie avait vraiment été établie (je ne pense pas, s'il faut le préciser), dans lequel on contemple un réel tableau psychologique, on dissèque en même temps que l'histoire nous est narrée... Et certes il y a quelques longueurs, ou plutôt quelques anecdotes, détails répétés, qui m'ont un peu dérangée, comme si l'auteur pensait qu'on puisse oublier, qu'on puisse poser son livre quelques semaines, puis qu'on le reprenne parce qu'on n'avait rien de plus urgent, et qu'il faille nous ressituer, nous redonner des précisions déjà mentionnées. Certes. Mais plus que tout, je pense que certains lecteurs vont trouver ça un peu facile, à l'image de l'entourage de Paul. Un peu facile de tout lâcher, Paris, les boulots durs, la famille pesante, l'ambiance nauséabonde, pour s'enfermer dans un petit coin breton de vacances perpétuelles, sans heure ni contrainte, les pieds dans le sable, avec l'ordinateur qui tape tout seul les mots de livres qui font mal à écrire, qui sont le seul moyen pour rester en vie.
  Ce que je m'évertue à expliquer, c'est que ce livre est un récit de vie autant qu'une quête de soi et de sa mort avancée, de son extinction programmée en avance, de sa vieillesse, de ses rides apparues trop tôt, invisibles, mais qui creusent de longs sillons intérieurs. C'est un récit qu'il faut être prêt à encaisser, à dévorer pour sa beauté et sa profondeur, et sans doute pour soi-même aussi, pas pour de nombreux rebondissements "actant", mais plutôt pour des réflexions, des analyses, des retours en arrière, lents, douloureux, sombres mais pour certains éclairants.
 
  Et puis, en lisière de tout, surplombant un livre dont l'histoire et les personnages nous prennent déjà à la gorge, Olivier Adam livre son style poétique et enivrant, enveloppant, un petit peu, des descriptions, des accumulations sans virgule, des transcriptions noir sur blanc de trop-plein, de malaise, des groupes de mots, des phrases courtes puis interminables... Tout se fond en une masse de laquelle on distingue chaque petite étoile, chaque détail, chaque point et chaque adjectif. C'est beau sans hypocrisie, sans détour, sans fioriture. C'est juste, et franc surtout. L'envie et le désir ne sont pas cachés par les kilos et la boisson, eux, exprimés sans trop de pudeur, mais justement, réfléchis, sensuels dans l'idée où tous les sens y jouent un rôle, propre, qui prend le lecteur comme dans un cocon de sentiments et le frappe de l'émotion juste.
 
  Il y a tout un côté politique aussi, une critique de la France telle qu'elle est et telle qu'elle devient, une critique de la droite (en majorité à la publication du livre), du chômage, du racisme déjà ambiant qui ne semble que croître, de la montée du FN, qui nous rappelle violemment à la réalité. Une réalité vieille de quatre, presque cinq ans mais toujours d'actualité...
 
  C'est un roman (aussi peu ou très romancé qu'il soit) complet. Un livre qui ne se ment pas à lui-même, qui ne ment pas à ses lecteurs, et dans lequel l'auteur/le narrateur se dévoile aussi subtilement que sûrement, se met à nu et offre à réflexion, à identification, à quête personnelle.
 
  Frappant de justesse.

samedi 16 juillet 2016

La baie d'Alger, Louis Gardel

Le narrateur est né en Algérie quand elle était française. Il sort de l'adolescence alors que la guerre d'indépendance commence. Un soir, devant la baie d'Alger, il est traversé par la certitude que l'univers où il a grandi est condamné à disparaître. Mais, à quinze ans, la lucidité est une vertu encombrante. Il préfère les élans de son âge. tenter de séduire les filles. Discuter avec Solal, camarade de classe et frère d'élection. S'enflammer pour Proust grâce à un éblouissant professeur qui mène, hors du lycée, de mystérieuses activités. Pêcher avec Bouarab sur la plage de Surcouf. Découvrir que les gens ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Cependant, la violence des événements s'accélère. Comment résister? Dans cet apprentissage, Zoé, sa grand-mère, l'accompagne. Généreuse, elle reste aussi proche du président Steiger, le meneur des colons, que du garçon arabe avec qui elle partage son café du matin. Elle avance, avec sa force de vie, sans gémir sur le paradis perdu.
 
 
 Editions Seuil
247 pages
Août 2007

 
  Je suis tombée sur ce livre totalement par hasard. Au détour d'un rayon de la bibliothèque municipale, entre deux temps de révision de bac je crois, ou peut-être juste après l'avoir passé. Je furetais dans les allées, nouvelle habitude, nouvelle habituée, et puis mes doigts se sont posés sur cette tranche de livre là. Le titre et les vagues qui débordent sur cette même tranche m'ont fait tirer le livre et feuilleter ses pages au hasard jusqu'à lire un paragraphe page 123. Je m'en souviens parce que c'est un des rares paragraphes dans lequel le narrateur dévoile son intimité de jeune adolescent et que cette fragilité m'a tout de suite plu. La guerre d'Algérie est une page de l'histoire qui m'intéresse beaucoup et dont on parle trop peu, de laquelle je n'arrive presque à rien retenir malgré toutes les recherches que j'ai faites.

  Je suis ressortie, mon butin sous le coude, et j'ai entamé ma lecture le soir-même, en relisant d'abord cette page 123, puis en recommençant du début.

  Le narrateur nous plonge dans une atmosphère ensoleillée, un peu hors du temps, dans laquelle il nous immerge du haut de ses quinze ans environ. Il nous livre des scènes, retranscrit des dialogues, montre, filme presque le déroulement de l'Histoire, en marge de son adolescence, de ses premières rencontres, de ses amis, de ses amours, de ses premières fois.

  C'est un retour sur lui-même puisqu'il l'a quittée en 1957 et qu'il écrit quasiment de nos jours. Il se souvient, avec une précision qui ne peut que ravir le lecteur et l'emporter, de ces périodes troubles. Troubles auxquels il ne s'intéresse pas, et qui pourtant le rattrapent.

  Je crois que c'est ce qui m'a le plus frappée dans ce livre : la façon dont les Algériens se séparent diamétralement les uns des autres entre ceux qui soutiennent le FLN, et les "colons". C'est su, bien sûr, on y a droit dans nos manuels scolaires, dans les discours des profs...mais là, c'est différent. Plus réel, plus proche de nous, plus concret et subtil à la fois. C'est aussi ce que le narrateur met en avant, derrière son apparente tranquillité : chacun est obligé de choisir, de se ranger, d'avoir un camp. Et ce même à quinze ans, même lorsqu'on essaye de se tenir à l'écart de la politique, qu'on veut seulement suivre le bonheur mêlé d'amertume de l'adolescence, même lorsqu'on vit dans un milieu privilégié, auprès de sa grand-mère Zoé, qu'on est invité à des réceptions de son ami André Steiger, aussi chef des colons français, qu'on est scolarisé au lycée Bugeaud d'Alger aux profs littéraires et ouverts d'esprit... On voit les personnages se forger une opinion des autres en fonction de leurs orientations politiques de plus en plus nettement au fur et à mesure du livre et donc des années.

  J'ai aimé rencontrer Camus, Charlot, Genet, Sénac à travers les yeux du narrateur, à travers son attendrissante envie, ses accès de jalousie, et les voir agir discrètement, à l'image de la manière dont Louis Gardel écrit. Sans description longue, sans trop de fioriture, mais avec ce ton agréable et ces phrases courtes, baignées du parfum d'Algérie dont on s'imprègne à travers les pages.

  Et puis l'avis du narrateur, parti à Paris en 1957 pour une hypokhâgne, et puis la place qu'il ne trouve sienne nulle part, et l'image que tout un chacun se fait de lui en fonction de ses origines sans le laisser aligner deux mots :" Je suis, que je le veuille ou non, un acteur, rangé par ma naissance dans le rang des colonialistes " pour certains, et pour d'autres, simplement, un raciste.

  Louis Gardel évoque avec beaucoup de sensibilité des souvenirs, dans une prose sublime, concise, un brin mélancolique de ceux qui ont connu les goûts, les odeurs, la musique, la douce et sauvage beauté de l'Algérie. Loin de la "délectation morose" de Musset, que la grand-mère Zoé a en horreur, proche de la mémoire un peu enfouie, un peu cachée dont on veut garder la saveur la plus pure.

  C'est un livre dont l'authenticité m'a beaucoup plu, touchée, dont on ressort l'esprit ailleurs, le regard à la fois plus critique et plus tolérant, dont la sobriété permet la maturité du lecteur, lui offre une ouverture, une échappatoire historique et le met aussi face à lui-même et à des préoccupations, des troubles plus actuels.


Pour plus d'infos, je vous partage ce lien du Figaro, un avis que je trouve assez édifiant et juste : http://evene.lefigaro.fr/livres/livre/louis-gardel-la-baie-d-alger-29870.php

dimanche 29 mai 2016

La condition humaine, André Malraux






  "Il savait d'expérience que la pire souffrance est dans la solitude qui l'accompagne. L'exprimer aussi délivre ; mais peu de mots sont moins connus des hommes que ceux de leurs douleurs profondes."


Editions Folio
352 pages
1933





  J'ai terminé Si c'est un homme, de Primo Levi, sonnée. En état de choc. Au sens littéral du terme. Bouchée bée, mais aussi cœur et et conscience "bés". Je n'avais plus vraiment de voix, plus vraiment de pensée, de notion du Bien, du Mal comme ils m'étaient toujours relativement clairement apparus. Je ne savais pas trop ce que je voulais, seulement que je voulais lire quelque chose, étayer, étoffer, continuer, m'acharner. J'ai pioché un peu au hasard dans la bibliothèque familiale, un bouquin de poche, déjà tout corné (je vous dresse le portrait-cliché mais rassurez-vous, je n'ai pas découvert de Minimoys), et puis j'ai commencé, bille en tête.
  Ça débute assez abruptement. On entre comme un étranger, un espion dans le microcosme révolutionnaire qui prépare le soulèvement de la ville de Shangaï. On est en 1927, alors que Chang-Kaï-Shek est sur le point de rompre son alliance avec le Parti Communiste Chinois, pour jouir seul de la gouvernance de la Chine.
  Ne connaissant pas (absolument pas) cette période historique, et même quasiment rien qui se rattache de près ou de loin à l'histoire de la Chine, j'ai eu quelques hésitations avant de continuer ma lecture mais en me renseignant un peu, je me suis raccrochée aux branches. Heureusement.
  21 mars 1927. Pour mener à bien l'insurrection, le groupe de Kyo a besoin d'armes. La mission de Tchen : récupérer les informations nécessaires sur un trafiquant d'armes pour pouvoir ensuite s'approprier les dites-armes et les distribuer aux futurs insurgés.
  Pas de répit. Dès les premières pages, on est confrontés à la dureté du choix. Tuer pour sauver ? Bien ? Mal ? Comment tuer pourtant ? "Un seul geste, et l'homme serait mort. Le tuer n'était rien : c'était le toucher qui était impossible."
  Tout au long des pages que je voyais défiler, je me rappelais des Justes de Camus, qui préparent un attentat contre le grand-duc Serge dans la Russie du début du XXème siècle. Même groupe de personnages : un groupe révolutionnaire, dont seule la nationalité diffère, mais que la cause et le but rapprochent ; même problématique : limite entre le bien et le mal, la conscience et l'inconscience, le sauvetage et la cruauté.
  L'histoire est inchangée par rapport à ce qui s'est réellement passé dans le Shangaï de 1927, fidèle. Prétexte ? C'est comme ça que je l'ai perçue, en tout cas. Une histoire qui sert de prétexte à Malraux pour développer bien d'autres thèmes, bien d'autres idées.
  Comment poser des mots ? Et à lui ? A Malraux, comment les lui sont-ils venus ?
  Ça commence avec la justesse d'un meurtre, ça continue avec la cruauté de l'amour, avec la cupidité des hommes, l'engrenage de la détention du pouvoir, la déité qu'ils veulent atteindre... Malraux nous plonge dans une méditation continue qui nous fait passer par différents chapitres de la vie, différents sens de l'existence, et différentes visions du monde et de l'Homme.
  Ça tient peut-être aux personnages, fouillés, creusés, disséqués, dont les tergiversations nous sont exposées impudiquement.
  Ça tient peut-être au style malrucien, simple, mais grand. Pas "beau", non : grand. Et humble.
  Il n'y a pas d'enseignement, de morale, seulement une exposition, une vue, comme une coupe de l'Histoire. Vous savez, ces expériences scientifiques "Coupe latérale de ***" (vous voyez l'idée, ça va, je suis en ES, ne m'en demandez pas trop)...c'est exactement comme ça que je perçois ce livre. Une coupe philosophique de l'Homme, de sa manière de manier l'Histoire, d'organiser ses pensées et ses sentiments. Malraux nous fait un cadeau ; celui d'appréhender les tropismes d'un être de manière neutre, en nous donnant juste ce qu'il faut pour pouvoir nous faire nos propres idées, et réfléchir nous-mêmes. A l'image de cette expression britannique "It gives you food for thought".
  Tout est subtil, intelligent.
"- Qu'entendez-vous pas : l'intelligence ?
[...] Chaque fois qu'il posait cette question, son interlocuteur, quel qu'il fût, répondait par le portrait de son désir, ou par l'image qu'il se faisait de lui-même."
  Je suis bien restée un bon quart d'heure sur certains paragraphes. Lorsqu'intervient Gisors, généralement, sage philosophe, intellectuel marxiste drogué à l'Opium, auprès duquel les personnages viennent se confier. Il y a en lui la profondeur que Malraux donne à son livre. Il y a ses doutes. Il y a ses peurs. Il y a ses incompréhensions. Il y a comme une explication partielle de la vie et de ce qui rapproche l'Homme de cette dernière. Ou non. Il y a la mort, sa subjectivité, son éternité. Il y a un monde qui s'offre au lecteur, qui le mène comme une quête initiatique, comme un voyage, dans un état second aux relents d'Opium.
  J'ai aimé découvrir cette partie de l'Histoire de la Chine. J'ai aimé May, sa féminité et son courage. J'ai aimé les sacrifices et ce qu'ils impliquaient. J'ai aimé disséquer les personnages comme Malraux nous le permet, et me disséquer moi en même temps. J'ai aimé ce rapport constant que Malraux établit entre meurtre et sexualité. J'ai aimé la révolte, et ses causes, humaines ou sociales, individuelles ou collectives, et ses distinctions.
  J'ai aimé commencé à prendre conscience de la condition humaine.